dimanche 26 juin 2016

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Printemps à S :



Genêts et lilas et bien d'autres fleurs encore dont j'ignore le nom semblaient s’être unis pour donner à l'air les flagrances d'un parfum d'un grand créateur. De temps en temps c'étaient des effluves de grillades gardées au chaud sur des braises mourantes qui parvenaient jusqu'à nous. Nous venions d'entamer la deuxième bouteille de Viognier vendanges tardives et n'étions pas pressés de passer à table. Le Viognier, quand il est bien fait, a le mérite de mettre tout le monde d'accord, la gent féminine comme la masculine. D'ailleurs "X." m'adressa un clin d’œil et du pouce me fit signe que son verre pleurait. Je le resservis ainsi que toute la tablée installée sur la terrasse. Nous étions bien, nous étions loin de tout, loin de Trump, des primaires, des bilans, du "tout va mieux", loin aussi de ces tracas qui vous creusent des rides profondes sur le front. "P.", assis sur le muret, improvisait des airs de guitare et "V.", captivée, envoûtée (amoureuse ?) regardait fixement ses doigts agiles pincer et frotter les cordes. Peut-être qui sait, mon fils, un jour ce seront des salles entières qui viendront t'écouter, t'applaudir. En attendant tu te débrouille comme un chef et tes mélodies sont du miel pour les filles. De fait tout le monde se taisait, l'écoutait, à un point où il fini par en être gêné. Il reposa sa guitare sur le muret puis entra dans la maison mettre "Harvest" dans le lecteur. Comme nous avant lui, comme beaucoup de jeunes de sa génération, il aimait ces musiques des années 70 qui lui semblaient l'expression d'une époque bénie eux qui n'ont pour horizon que le surpeuplement, une nature dégradée, la précarité et la certitude de conflits en tout genre. Les sons aigus de l'harmonica soutenus par la batterie, nous ramenaient des décennies en arrière, quand tout n'était que joies, effervescences et promesses radieuses. Là nous étions plutôt comme de vieux hippies, un peu gras, un peu beaufs, aux cheveux poivre et sel (sauf moi !), aux désirs éteints, incapables de faire un trois-feuilles. Nos amies d'hier étaient devenues nos femmes, nous avaient fait à tous de beaux enfants qui jalousaient notre passé idéalisé. Nous n'avions pas cédé à la tentation de la séparation à la première discorde, à la première rencontre ensorceleuse. Nous avions reproduit le schéma de nos parents pour qui le mot "engagement" avait encore un sens. Un cumulus, qui est paraît-il le nuage du bonheur, celui que dessinent les enfants autour de la maison, obscurci un moment le ciel et une brise frisquette en profita pour nous rappeler que ce printemps était décidément bien tardif. Quelques titres de Neil Young passèrent encore puis "H" se tourna vers moi et me dit dans un sourire :
- tu peux mettre Bizet s'il te plaît ?
Jeune jouvenceau imberbe, sache qu'une demande de femme, même formulée de la façon la plus aimable, n'est pas une demande mais un ordre : j'allais devoir bouger mon c...qui se trouvait pourtant au mieux au fond de sa chaise. Je me levais à contre-cœur. Dans les pochettes vides, les CD éparpillés, je mis un temps fou à remettre la main sur cette fichue "Carmen".
"H" était encore très belle, ne faisait pas son âge comme ont dit et, privilège des quarteronnes sans doute, avait gardé la taille fine et le corps d'une jeune femme de vingt ans, guère plus. Et qui d'autre que moi pouvait savoir que sous sa couleur blond-vénitien se dissimulaient bien des cheveux blancs ? Aux premières notes frappées de tambourin, elle esquissa des pas de dance qui pouvaient passer pour ceux d'une dance gitane. "F" l'encouragea en tapant dans ses mains. "H" était heureuse comme rarement elle l'est à Paris.
La journée s'étirait. Au loin un coucou ponctuait de son chant intermittent notre voluptueuse oisiveté. Mais le soleil déclinait, glissait inexorablement derrière la colline, puis il disparu brutalement et déjà la lune dans un ciel encore clair nous assurait qu'elle prenait possession des lieux. Un froid tout aussi brutal envahi la terrasse et, un à un, tous regagnaient la maison. "P" se plongea dans la lecture de vieux Picsou magazine prouvant ainsi qu'avant de devenir un artiste célèbre il était encore un enfant. "T", allongé sur ce qui d’ordinaire me sert de lit, lisait quant à lui un auteur Allemand. S'il ne négligeait pas les classiques Français, il s'était pris d'une vraie passion pour la littérature allemande et russe. Il venait d'écourter son tour du monde, s'étant rendu compte que les voyages en solitaire ne correspondent pas toujours à ce que l'on peut en lire dans les livres ou bien que ce n'était peut-être pas son truc. Mais il avait quand-même bien voyagé, dans des pays où, dit-on, les peuples sont terrorisés par des tyrans, tyrans qui eux-même se chient dessus quand Poutine leur fait les gros yeux. Qu'en sais-je...en tout cas il y a fait de belles rencontres, parfois avec des personnes ayant trois fois son âge, ressemblant comme deux gouttes d'eau à des paysans morvandiaux et qui, peu soucieux des préceptes de leur religion supposée, trinquent volontiers à la vodka qui se boit là-bas dans des bols. En attendant des jours plus fastes, "T" occupait la maison depuis quelques temps, dévorant des bouquins, se recréant un univers bien à lui, de sorte que nous nous trouvions chez nous un peu chez lui.
Je craquais une allumette pour allumer le feu que j'avais préparé. Tout de suite je sus que ce serait un succès. Ce n'était pas pour rien que l'on m'avait surnommé le "Maître du feu". Très vite de belles flammes éclairèrent le conduit et "C" ne s'y trompa pas, vint présenter son dos au foyer.
C'est alors qu'"X" rentra dans la pièce d'un pas lourd. Il s'immobilisa en son milieu et prononça un traînant et tonitruant "heuuuu....."qui nous fit tous tourner la tête vers son regard bleu translucide à cet instant vaguement inquiet, désemparé. Il tenait dans sa main gauche un verre vide et dans la droite une bouteille de Merlot largement entamée. Sur son tee-schirt noir, là où son volumineux abdomen rejoignait son thorax formant comme un reposoir, s'accumulaient des miettes de pain, des peaux de saucisson, des éclats de gélatine de pâté de tête, des taches diverses et variées, des traînées de moutarde séchée. S'il eût fallu faire le portrait du Berrurier des San A, il en aurait été le parfait modèle. Sauf que lui n'a rien du prolo mal dégrossi comme il peut sembler de prime abord, que sa culture est immense et dépasse largement la somme des nôtres, qu'il peut être d'une finesse, d'une délicatesse infinies. Ses qualités sont aussi ses défauts car quand il commence à parler plus rien ni personne ne peut l’arrêter plongeant son auditoire dans un mutisme frustrant. Mais là son "heuuu..." n'était pas le prélude à un cours de géo-politique et il posa sa question, la question essentielle, vitale, la reine des questions, celle qui supplante et rend superflues toutes les autres et qui fit exploser de rire "F":
- qu'est-ce qu'on mange ce soir ?



Atelier d'artiste :

Le génie ça démarre tôt
Mais y'a des fois ça rend marteau.

Ça démarre tôt en effet. Ça se détecte à la petite école quand vous récupérez votre enfant les ongles et les mains encore tachés des couleurs manipulées l'après-midi en atelier d'art-plastique et que vous vous entendez dire par la maîtresse admirative :
- cet enfant a un tempérament d'artiste qu'il ne faut en aucun cas contrarier, mais au contraire encourager.
Pour l'heure la maman se demande surtout si c'était une bonne idée de choisir la chemise blanche de papa pour servir de blouse de travail.
Encourageons donc. Tous artistes ! D'autant que quand on voit ce que l'on voit, qu'on entend ce que l'on entend, la tentation est grande de se dire "pourquoi lui, pourquoi pas moi ?".
Plus tard, vers l'adolescence, le même enfant aura sa première guitare, puis deux guitares, un piano à queue et une contrebasse, des boites de couleurs, des rames de papier Canson, un hélicon et un stylo Dupont. C'est pourquoi nous avons la chance, en France, d'avoir un vivier d'artistes inépuisable. La Mairie de Paris a pensé à eux et met à la disposition des plus chanceux d'entre eux, pour une somme modique, des ateliers d'artistes afin que les talents puissent s'épanouir à l'abri du besoin, des contraintes vulgaires et des froidures de l'hiver. J'ignore comment se déroulent les attributions mais l'on sait bien qu'elles sont du genre à éveiller les suspicions, les soupçons de copinage. Je sais en revanche que les heureux élus sont tenus, pour justifier de leur qualité d'artistes et être ainsi reconduits dans leurs locaux, de fournir une production constante et régulière. Le deal n'est toutefois guère contraignant.
Ainsi celui-ci décline-t-il à l'infini des codes-barre sur des fonds monochromes. C'est sa façon de dénoncer le libéralisme et la société marchande. Il fait ça depuis vingt ans et ne redoute qu'une seule chose : que son message soit incompris.
Cet autre commet des aquarelles, des nuages dans toute la gamme des bleus. C'est très beau, très apaisant. Un jour, dans un mouvement d'audace qui lui ressemble peu, il s'est levé en bousculant sa chaise en arrière puis il a fait pleuvoir son pinceau à cinquante centimètres de la feuille à dessin. Le résultat ne fut guère concluant. De plus ça éclaboussait ses attestations de paiements Assedic qui traînaient à côté. Il a renouvelé l'opération mais cette fois à vingt centimètres. L'art c'est souvent une affaire de distance. Il fut satisfait du résultat. Ça mettait, comment dire...un peu d'énergie dans ses créations, on devinait très nettement que l'artiste avait franchi un cap, qu'il n'était pas loin de toucher au sublime. Depuis quelques temps il traverse une période révoltée. Il veut témoigner de l'agressivité de notre époque contemporaine. Les nuages sont devenus rouges.
Je tiens le dernier exemple pour un pur génie. Voilà un homme, salarié à quart temps d'une grosse boite de la banlieue ouest, qui a tout compris. Il a pris l'habitude de roder autour des chantiers de la capitale, de ramener de ses pérégrinations, à l'instar du Facteur Cheval ramenant des cailloux de ses tournées, des bouts de fil de fer rouillés. A l'aide de pinces, le plus souvent à mains nues, il en conçoit des "hommes marchant" qui ne sont pas sans évoquer ceux de Giacometti en plus maigres. Cette idée d'une accusation de plagiat le tourmentait sincèrement. Un matin qu'il jetait dans la poubelle de tri sélectif des emballages divers, il remarqua des piles de journaux, de Figaro, Libération. Il resta un instant en arrêt, tenant le couvercle relevé, contemplant les vieux imprimés. "C'est pas con ça", murmura-t-il le nez dans la poubelle. Il s'empara de tous les journaux et revint dans son atelier. Devant sa machine à laver le linge il préleva les pages qui lui semblaient les plus intéressantes, rejeta les pages saumon du Figaro, les comptes-rendus sportifs, hésita devant celles où figuraient les résultats du loto, bourra le tambour au maximum puis sélectionna le programme (programme court, ne pas ajouter de chlore). A la fin du cycle il récupéra un amalgame où s'enchevêtraient les pages du Figaro, celles de Libération, où les mots d'Ivan Rioufol se mêlaient à ceux de Laurent Joffrin dans une pâte consensuelle, réconciliés. Un frisson lui parcouru l'échine : "Putain le symbole ! Je tiens quelque chose".
Il retourna avec sa boule dégoulinante dans l'atelier, la déposa sur la table, la malaxa un peu comme l'aurait fait un boulanger avec sa pâte à pain, puis entreprit de garnir ses pièces de fil de fer. Il s'agaça des difficultés qu'il rencontrait au niveau des phalanges, des attaches des mains, travailla tard dans la nuit sur une demi-douzaines de pièces, alluma tous les radiateurs pour accélérer le séchage, se coucha épuisé.
Le lendemain il eut une vive déception : dans la nuit la pâte à papier s'était rétractée, avait formé des bourrelets irréguliers. Mais ce n'était pas le pire. Cela encore pouvait s'expliquer, passer pour un geste voulu. Il suffisait de bâtir un discours autour de la technique, de l'effet recherché. Non, ce qui l'attristait profondément c'est que l'ensemble dégageait quelque chose de terne, d'inachevé. Contrarié, maussade, il gagna sa salle de bains, commença à se raser. C'est alors que dans le reflet du miroir il aperçu derrière lui, posée sur une étagère, une bombe de laque l'Oréal oubliée par une ex quelconque. "Bon sang mais c'est bien sûr !", s'exclama-t-il. Dans son émotion il s'entailla le menton. S'épongeant vivement il se saisit de la bombe et couru à son atelier, vida la laque sur ses œuvres. Les couleurs s'en trouvèrent instantanément rehaussées, les contours prirent une patine vernissée du meilleur aloi. De plus, ce qui n'est pas négligeable, les "hommes marchant" avaient désormais un irrésistible parfum de salon de coiffure pour dames.
C'est un homme heureux qui parti ce jour là accomplir ses trois heures journalières de travail, le cou plein de mousse à raser séchée, avec un filet de sang dedans. Il est régulièrement exposé depuis, sa cote n'en fini pas de monter.
A ce stade et pour conclure, je veux dire une chose : ne nous laissons pas aller aux plus bas ressentiments, ne nous laissons pas gagner par la rancœur et la mesquine jalousie. Dans ces pépinières que tout le monde nous envie, se cachent certainement ceux qui demain feront la nique à ces authentiques escrocs que sont Jeff Koons et Anish Kapoor, seront la gloire et le rayonnement de l'art à la française.
Vive les ateliers d'artistes de la ville de Paris et vive la France !


La honte :


                                           
                                                  Le philharmonique de Paris-Pantin


J'ai honte. Oh oui j'ai honte. Mais mettez vous à ma place : il faut bien vivre et c'était une belle commande. On m'a dit :
- Il conviendrait que ça ne ressemble à rien, n'évoque rien, ne parle de rien mais à tout le monde. Vous voyez le topo ?
De ce point de vue là y'a pas à dire c'est réussi.
- l'idéal serait un bâtiment qui aurait tout autant sa place à Shanghai ou Abou Dabi. Voyez-vous Paris est une ville-monde. Ayez ça constamment présent à l'esprit en concevant votre projet.
Une ville-monde...mais où vont-ils chercher tout ça ?
On dit que l'on ne comprend certains auteurs qu'un siècle après leur mort. Je veux bien. Mais moi je ne me comprends pas moi-même. Je me sens comme cet accusé en garde à vue incapable d'expliquer son geste.
Non moi j'étais fait pour autre chose. Je viens trop tard ou trop tôt. J'envie, j'ai de la jalousie, pour les architectes du 3ème Reich, ceux de l'Union Soviétique qui maniaient si bien le béton. Ou Perrault à la rigueur. Une ville entière tout de même, ça n'est pas rien. Mais mon héros c'est le Baron, quand il écartelait Paris, lui libérait ses bronches encombrées à grands coups de sabre, craque ! craque ! Je pensais à ça l'autre jour dans mon taxi. J'étais pris dans un ralentissement, un bouchon quoi. A la hauteur de la Porte de Pantin j'ai jeté un coup d’œil à la dérobée. "Effet vol d'hirondelles" ça devait rendre. Le résultat c'est plutôt "chiures de goélands", faut bien admettre. J'ai détourné le regard vers les moulins.
On a inauguré le truc avec une expo "David Bowie", un personnage ambigu comme on dit. C'était parfait. J'attends avec impatience la rétrospective "Conchita Wurst". Ah les cons... Enfin l'honneur est sauf : dans les chiottes ils diffusent du Schubert, "La truite", paraît que ça fait aller. J'vous jure...
Ça coinçait vraiment. Mon taxi, un chinois rigolard, a agité son index vers la chose.
- c'est vous qui avez fait cela ! Hi hi hi !
D'où il me connaissait celui-là ? Est-ce que je lui demande, moi, si sa femme pose à poil pour les fonds de tasses à saké ? C'est incroyable ça !
- non, non, vous devez confondre, ai-je répondu. Tenez : prenez donc par le Pré-St-Gervais, je connais un raccourci.
J'ai honte je vous dis.

Rue Meynadier :

Ils sortaient du Palais. Deux jeunes hommes et deux jeunes femmes, robes de soirée, smoking et nœud-pap de location. Le film qu'ils venaient de visionner s'appelait "Mare Nostrum" ou quelque chose comme ça. Une histoire de migrants rejetés par la mer sur les côtes inhospitalières de la Sicile, aux portes de cette Europe-forteresse dont les dirigeants se livraient à de navrants calculs, à de honteux comptes d’apothicaires sur la répartition du fardeau. Un film bouleversant promis à de nombreuses suites.
- Je suis bouleversée, fit l'une des jeunes femmes en s'asseyant sur une chaise imitation rotin, à la table d'un restaurant qui se trouvait coincé entre un kebab et une crêperie, dont le menu proposait "moules farcies, daube provencale, 17euros ttc.
Un orchestre (ils étaient trois) de roumains nonchalants descendaient la rue, jouant, fort bien d'ailleurs, sur leurs violons, leur accordéon, les notes traînantes, dégoulinantes, sirupeuses du Parrain.
- nous sommes des salauds !
Elle était au bord des larmes. Son voisin, un rien profiteur, lui caressait son épaule dénudée. Les roumains déjà, sur un signal connu d'eux seuls, repartaient vers d'autres tables, vers le Suquet, sans une pièce, sans un regard.
- et nous en France ! Avec un gouvernement socialiste ! Que faisons-nous ?
Un africain de 2m60 (il portait sur sa tête une pile de chapeaux de paille, le festival cette année étant bizarrement très ensoleillé) arriva à leur hauteur. Sur son avant-bras en présentoir il y avait une centaine de lunettes de soleil aux design variés et, surtout, le dernier né de la technologie chinoise : une perche télescopique permettant de faire des selfies mais "de plus loin". Dans l'indifférence générale il se livra à une petite démonstration, peu convaincante il est vrai, puis, d'un pas fatigué, repris son chemin en se demandant ce qui pouvait bien clocher dans son offre, quelle était vraiment la demande. Les blancs décidément étaient incroyablement compliqués.
Le serveur vint à eux. Pensant bien faire elle s'écarta un peu.
- ah non Madame ! Vous ne pouvez pas faire ça !Tables et chaises doivent impérativement ne pas dépasser cette limite.
Il désignait le caniveau central de cette rue étroite. A deux mains elle prit sa chaise, revint d'un mouvement brusque qui fit joliment danser ses seins dans les limites autorisées par la municipalité. Le serveur déposa alors devant eux quatre cartes plastifiées en précisant :
- nous n'avons plus de daube provencale.
Un roumain débonnaire sorti de nulle part, souriant, ventripotent, portant en bandoulière une sorte de clavecin sur lequel il jouait, fort bien d'ailleurs, les notes traînantes, dégoulinantes, sirupeuses du Parrain s'approchait d'eux. Elle posa violemment ses coudes sur la table, pris sa tête entre ses mains, éclata en sanglots.


Mémoires de S :

Bien arrivé à S. ! Tout va bien. Mais la rivière est toute chamboulée. Les traces, très visibles, laissent deviner ce qui s'est passé ici. Tu sais que des épisodes cévenols j'en ai connu, que certains m'ont fait peur. Mais celui-ci je n'aurais pas aimé le vivre : il a dû être effrayant, apocalyptique. Si j'en crois les habitants du village, il s'est produit peu de temps après mon passage à la Toussaint dernière et a complètement modifié le paysage qui nous est familier. La berge en pente douce n'existe plus, comblée par un amas de pierres. Le bassin où nos enfants jouaient aux explorateurs, quand ils étaient encore des enfants, est lui aussi envahi de sable et de roches. J'en suis un peu responsable : le barrage que j'avais bâti pour augmenter la retenue d'eau a remarquablement résisté. Il se couvre et disparaît sous les gravats accumulés apportés par les torrents. En le regardant par la fenêtre j'aime imaginer que dans deux mille ans on le redécouvrira avec émerveillement, comme on s'émerveille de quelques pierres gallo-romaines découvertes aujourd'hui. Mais ce qui m'amuse le plus, ce sont les collines. Dans ce coin de France dont on nous dit qu'il ressemblera bientôt aux paysages du Maghreb, elles n'ont jamais été aussi vertes, aussi boisées. Et le ruisseau qui se glisse entre ces superbes mamelons, habituellement si paisible, presque éteint, gronde comme un torrent de montagne, semble intarissable.  L'ensemble évoque plus le Connemara que l'Afrique du Nord. Enfin cet été l'eau ne nous fera pas défaut. Comme dit le proverbe "à toute chose malheur est bon" : à deux enjambées en amont, la crue a nettoyé le gourd où nous puisons l'eau, mis à nu la roche mère, arraché les ronces des berges, fait de cet endroit la plus belle des piscines à la ronde. J'entends déjà les cris joyeux de V. et C. quand elles s'y baigneront dans deux mois.
Bref, si l'enfer est passé par ici, il n'a pas triomphé et c'est encore et toujours le paradis.
N'y manque que sa Reine.

Houellebecq 1 et 2 :


L'autre jour, ou peut-être une nuit, j'étais avec Michel Houellebecq sur le ferry-boat Le Havre-Rosslare. Accoudés au bar nous attendions que le serveur veuille bien s’intéresser à nous. Pour l'heure il était occupé à ouvrir et refermer, avec des claquements secs, des portes de compartiments frigorifiques. Enfin il sembla nous découvrir.
- Messieurs ?
- deux Guinness.
Sur la piste de danse quelques personnes s'agitaient, manifestement ravies, aux sons de musiques irlandaises.
Michel leva sa pinte et l'engloutit à moitié. Je fis de même. La bière lui laissa une moustache blanche assez comique. Il eut un battement de cils, un demi sourire éclaira son visage.
- quoi, demandai-je.
- t'as une moustache blanche.
Dans le port du Havre le bateau manœuvrait. Des lumières disparaissaient, réapparaissaient, disparaissaient.
- tu lis quoi en ce moment ?
Il avait l'art de poser des questions inadaptées à l'espace-temps.
- des vieilleries interminables, interminées. Et puis Houellebecq. J'adore Houellebecq. En refermant "Plateforme", en laissant Michel à sa douloureuse et infinie solitude, j'ai eu une sensation rare : une sensation de manque.
- preuve que c'est de la bonne came...
- oui. Mais j'aime par-dessus tout son humour doux-amer, acide. On ne rit pas avec Houellebecq, on sourit. On sourit à cette façon qu'il a de dire le dérisoire de nos existences, d'en souligner le tragique inéluctable. J'ai l'impression de le comprendre, que c'est à moi qu'il parle.
Le bateau avait trouvé son cap, ronronnait. Nous étions en haute mer, une mer formée, la houle était forte ; ça secouait méchamment.
- il y a chez lui quelque chose de balzacien je trouve quand il décrit son époque et ses contemporains, quelque chose de résolument classique et ouvertement moderne. Balzac, Céline, Houellebecq. Tu piges ?
- flatteur...
- et puis surtout c'est un philosophe ! Que nous dit-il du bonheur ? Que ce n'est pas compliqué au fond, que c'est simple comme une érection et une chatte ou une bouche accueillante pour la recevoir, une pogne pour les moins chanceux. Avec ça t'es paré pour affronter la vie tu vois, un vade mecum qui ne retiendrait que l’essentiel.
- tu réduis un peu.
- à peine.
Les derniers passagers vaincus par le mal de mer regagnaient leur cabine. Deux irlandais, que j'aurais imaginé plus résistants gisaient sur le sol, les bras en croix, le nez dans leurs vomissures. Çà commençait à fouetter grave. Je passais commande d'une nouvelle tournée de Guinness.
Nous bûmes à grands traits. De nouveau je vis ses cils s'animer, une esquisse de sourire triste venir sur son visage.
- je sais... anticipai-je.
- son seul défaut c'est qu'il serait un peu misanthrope,  poursuivis-je.
- qu'est-ce qui te permets de dire ça ?
- oh ce n'est pas moi qui le dit, mais Jed...
- quel prénom à la con !
- ...de notoriété publique Houellebecq était un solitaire à fortes tendances misanthropiques, c'est à peine s'il adressait la parole à son chien.
- et il dit ça où ce "Jed" ?
- dans son livre, "La carte et le territoire".


Avec Michel Houellebecq nous étions enfin arrivés à Clifden. C'était une journée de juillet mais il faisait encore froid dans cette extrémité occidentale de la vieille Europe. Imprévoyant j'avais dû acheter in extremis un gros pull de laine marin. Dans le bar où nous étions on avait allumé quelques bûches de tourbe qui se consumaient lentement, répandaient leur parfum poivré si particulier. Un groupe de musiciens, jeunes et chevelus, reprenait au banjo et à la guitare les standards irlandais et il semblait que nous étions tous ce soir là destinés à être amis pour l'éternité. L'endroit était comme un îlot joyeux et fraternel, civilisé et chaleureux. Nous buvions nos Guinness dans de de vraies pintes en verre. L'après-midi nous avions traversé le Connemara, brun et vert, où les nuages défilent entre les collines à une incroyable vitesse.
- C'est dans ces collines que l'on extrait cette énergie fossile qu'est la tourbe, avais-je cru bon de souligner.
- demain nous irons au Temple Bar, avait-il étrangement répondu.
Il avait une cartographie de l'Irlande originale : s'il ne se souvenait d'aucun nom des villes et villages que nous traversions, il se souvenait en revanche des bars où il avait pris ses plus belles cuites, mangé les meilleurs fishs and schips.
- nous verrons, ai-je éludé.

Il fixait une splendide rousse aux yeux verts, un peu pétée, qui reprenait avec enthousiasme, mains levées, les refrains du groupe. Plus exactement il fixait d'un œil nostalgique sa gorge généreuse et tressaillante, laiteuse, parsemée de taches de rousseur. Houellebecq ne bandait plus depuis longtemps : diabétique au dernier degré, il n'était plus qu'un morceau de sucre qui fuyait les pays chauds de peur de fondre en caramel. Le climat de l'Irlande lui convenait parfaitement.
J'englouti d'un coup un quart de ma Guinness. Il eut alors vers moi un regard oblique, un peu sournois. Vivement j’essuyais ma bouche dans la manche de mon pull tandis qu'il haussait les sourcils, surpris et déçu.
- et..., commença-t-il.
J'attendais la suite. En plus du diabète, Houellebecq souffrait d'un Alzheimer naissant qui lui faisait perdre le fil de ses idées.
- t'as...oui.. t'as lu "La possibilité d'une île" ?
- oui. On peut dire que j'ai tout lu de lui, ou si tu préfères son énorme pavé de 1600 pages avec ses chapitres qui vont d' "Extension du domaine de la lutte" à "Soumission". Car il faut dire qu'il a écrit un seul et même livre. Avec son physique de releveur de compteurs électriques, le filou a trouvé le filon. Toujours avec son humour et son cynisme habituel (on ne lui enlèvera pas ça), très vifs dans" La possibilité d'une île", il joue avec nos peurs (et les siennes) : peur de la vieillesse, de la solitude, avec les angoisses d'une humanité devenue allergique aux méfaits du temps, notre quête impossible du bonheur, d'éternelle jeunesse, notre besoin d'aimer et d'être aimé.
- physique de releveur de compteurs électriques ???
- un peu quand même non ?
Nietzsche nous avait prévenu : si Dieu est mort, l'homme ne tardera pas à lui trouver un successeur en pire. Ici le scientisme et ses impasses. C'est en gros le sujet de "La Possibilité d'une île", son "Meilleur des mondes", et l'épilogue des "Particules" en était la préface. Oscillation permanente entre le loufoque et le très profond, j'ai eu parfois l'impression de lire les mauvaises pages d'un San Antonio écrites par le nègre de Frédéric Dard (Pinuche prenant le contrôle de la secte), ou le scénario d'un film d'anticipation de série "B". On frôle souvent la grosse déconnade, on est pas loin du grand foutage de gueule*. Mais j'ai aimé le suivre dans notre impossible futur. En toile de fond on retrouve sa réflexion philosophique si personnelle, noire, pessimiste, sur ce qu'un auteur pompier du XXème siècle avait cru bon d'appeler "la condition humaine" et toujours il arrive à sauver son affaire. A ce stade je me suis posé cette question : si j'avais commencé l'oeuvre de Houellebecq par "La possibilité d'une île", aurais-je eu envie de lire autre chose de lui ? La réponse est oui, malgré tout.
- encore heureux.
- car c'est sans doute, avec "Les particules élémentaires", ce qu'il a produit de mieux, bien meilleur en tout cas que son incompréhensible Goncourt, "La carte et le territoire".
Mais lui trouver des filiations avec Balzac ou d'autres est très exagéré. Il est surtout  un bon cuisinier, ou plus exactement un maître saucier qui, s'il nous ressert toujours le même plat, le fait à chaque fois avec une sauce différente. Ses 1600 pages auraient pu être publiées sous la forme du feuilleton dans un journal ou un magazine pour métrosexuels. Je penche pour "Lui", le magazine de l'homme moderne.
Mais l'homme moderne ne lit plus, il n'a plus le temps : il a pris un abonnement au gymnase-club et passe ses soirées sur Meetic.

*(...) Au fond de moi je me rendais bien compte qu'aucun de mes misérables sketches, aucun de mes lamentables scénarios, mécaniquement ficelés, avec l'habilité d'un professionnel retors, pour divertir un public de salauds et de singes, ne méritait de me survivre. Cette pensée était, par moments, douloureuse ; mais je savais que je parviendrais, elle aussi, à la chasser assez vit



2 commentaires:

  1. ce sont des mots qui sauvent et qui font beaucoup pleurer

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  2. C'est peut-être moi qui m'inquiète pour rien avec cette question: rassurez-moi?

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Chacun peut ici donner libre cours à sa fantaisie.
A condition toutefois de rester dans les bornes habituelles, largement connues de tous.