vendredi 14 octobre 2016

Un vieux débat



Il y a fort longtemps, je ne sais plus où ni quand, se produisit un débat passionnant dont seule la blogosphère a le secret. Il s'agissait de replacer dans la journée le moment de nos différents repas : quid de l'heure du déjeuner, de celle du dîner ? Moi dont la vie a toujours été rythmée par le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner, j'avoue que je tombais de haut en constatant que le sujet ne faisait pas consensus, bien au contraire.
Or il se trouve que j'ai entre les mains ce fameux livre du Docteur Francus, livre qui fut l'objet d'un billet précédent. Et que trouve-t-on au milieu de ce livre ? La journée d'été type d'un paysan ardéchois ainsi que le détail de ces cinq repas. Lisez plutôt :

En été, le paysan vivarois fait cinq repas :
1: Le tue-ver qui consiste à manger, au saut du lit, une tranche de pain avec un morceau de fromage - à défaut de quoi on se contente d'une sardine ou bien d'une gousse d'ail dont on frotte vigoureusement le pain ; autrefois on joignait à cela un ou deux verres de vin, et le ver était tué à merveille. Aujourd'hui* le vin est remplacé par un petit verre de mauvaise eau-de-vie lequel, s'il tue le ver, tue aussi l'homme peu à peu.
2 : Le déjeuner. A 8 heures du matin, les femmes le portent aux travailleurs occupés aux champs. En voici le menu ordinaire : [...] Je vous passe la description de ce menu qui pour nous il est vrai serait plutôt extraordinaire mais qu'il me serait fastidieux de recopier dans son intégralité. Notons simplement qu'il est 8 heures et que l'auteur parle bien de déjeuner et non de petit déjeuner dont il ne sera jamais question d'ailleurs.
3 : Le diner. Il a lieu à midi. Le plat fondamental est le fricot. Voici comment on le prépare :
On prend une poêle à frire - on la met sur son friquet (les anciens notaires ne mentionnaient jamais une poêle à frire sans ajouter avec son friquet) [...] là aussi et sensiblement pour les mêmes raisons que celles invoquées plus haut, je passe sur la reproduction de la recette du fricot. Je ne suis pas absolument certain que cette recette mérite la postérité et ce plat est de nature à retourner bien des estomacs contemporains y compris le mien qui en a pourtant vu d'autres. Mais je note que le dîner de ces paysans est en avance de 8 heures par comparaison du mien et qu'il est si copieux qu'une durmido (une sieste quoi) s'impose alors aux travailleurs.
4 : Le goûter forme le quatrième repas vers 4 heures de l'après-midi ; on y mange l'omelette, la salade, une tome fraîche, des figues sèches ou un autre fruit.
Bon. Là rien à redire quant à l'horaire du goûter. Soulignons cependant qu’offrir un pain au chocolat à un paysan de ces temps-là était probablement le plus sûr moyen d'en recevoir un autre en retour....
5 : le cinquième repas est le souper à l'heure où toute la famille est rentrée à la maison. On s'y contente ordinairement de manger la soupe et les restes des autres festins de la journée.
Voila...
J'espère avoir apporté utilement ma contribution à ce vieux débat.
Mais à ce stade un constat s'impose : que de temps perdu autour des repas ! la productivité devait s'en ressentir, non ? Aujourd'hui le problème est résolu : à part quelques vignerons il n'y a plus de paysans et l'anarchique nature a repris ses droits faisant disparaître les restanques** sous les genêts, les buis, les cades et les chênes rabougris.

En hiver, il n'y a que quatre repas : le tue-ver, le dîner vers 9 heures, le goûter à une heure après-midi, et le souper le soir en famille. Cependant, même dans les courtes journées d'hiver, il y a place quelquefois pour un cinquième repas qu'on appelle le réveillon. Il est fort agréable de réveillonner le soir autour d'un bon feu, en mangeant soit des beignets, soit plutôt des chataignes rôties ou à la braise (braisillado). 

Ces réveillons ou veillées étaient l'occasion de faire renaître les vieilles légendes comme celle parlant de ces scélérats qui n'hésitaient pas dès la nuit tombée à ouvrir les tombes des enterrés du jour surtout si le mort était un gros et gras chrétien, la graisse de chrétien étant supposée faire les meilleurs onguents. On raconte l'histoire de ce curé fortement constitué dont il fallu garder la tombe huit jours durant en se relayant le fusil chargé à portée de la main
Les idées se sont sans doute notablement modifiées depuis ; cependant je ne vous engagerais pas, après la mort d'une personne grasse, à trop tourner autour d'un cimetière de village.
Echos de traumatismes lointains portés par le vent glacé du nord, tout chargé de frayeurs par-dessus les douces collines, on en frissonnait toujours et quelqu'un demandait :
- a-t-on bien fermé la porte ?


*Je rappelle aux étourdis que nous sommes dans le dernier quart du 19ème siècle. Ce passage n'est pas sans rappeler la descente aux enfers de Coupeau dans l’Assommoir de Zola.

** Terrasses en escaliers dont l’extrémité de chacune est l'accès de la suivante.

7 commentaires:

  1. Certes les travaux des champs creusaient plus l'appétit qu'un derrière posé devant un ordinateur, mais tout de même, quelle santé nos anciens !

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  2. qu'un derrière posé devant un ordinateur, mais tout de même, quelle santé nos anciens !

    C'est pourquoi nous autres nous contentons nous le plus souvent d'une mauvaise barquette vite réchauffée.
    Enfin pour ma part j'essaie d'éviter.

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  3. Oui, eh bien, moi, j'aimerais tout de même savoir ce qu'il y a, dans votre fricot…

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    1. Ecoutez : bien que je reste persuadé que ça ne conviendrait ni à vous ni à moi, je promets de prendre un jour mon courage à deux mains et de vous la recopier. En attendant en voici les principaux ingrédients :
      -Eau
      -Beurre, huile ou saindoux
      -tranches de pain trempées dans du lait
      -morceaux de foie, ou de sang caillé, ou de la morue, ou des champignons, ou des pommes de terre, ou du jambon, ou du saucisson, ou des oignons, ou des caillettes, ou des œufs durs, ou des haricots etc, etc.. Salez, épicez, écrasez, brouillez, faites sauter et servez.
      Voilà le fricot du paysan de nos pays,son plat de tous les jours, son plat indispensable, son plat de vie, de force et de santé [...] avec le fricot, une bouchée de pain et quelques noix, le paysan trouvera toujours qu'il a fait un bon et confortable dîner.

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  4. Ah, ouais, quand même ! Pour paraphraser l'autre : « Faut reconnaître que c'est plutôt de la nourriture d'hommes… »

    (Du coup, je vous dispense de la recette.)

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    1. Je vous l'avais bien dit !
      Vous dites nourriture d'hommes moi ça m'évoque une préparation pour les cochons.

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    2. Mais tous les hommes ne sont-ils pas des cochons, selon l'adage ?

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A condition toutefois de rester dans les bornes habituelles, largement connues de tous.