lundi 13 février 2017

L'âge de Caïn



Alors voila ça c'est passé comme ça : nous étions réunis autour du feu sirotant un médiocre Côtes-du-Rhône, mon fils farfouillait dans notre bibliothèque quand il se tourna vers moi :
- c'est quoi ça papa ?
Il tenait dans ses mains un livre en ruines, offert par un ami ou acheté par moi-même sur les quais il y a une éternité, qui languissait depuis derrière une rangée d'autres livres.
- montre moi...
L'Âge de Caïn, Jean-Pierre Abel (René Château de son vrai nom), premier témoignage de la libération de Paris, les Editions nouvelles.
Je parcours ses pages annotées, surlignées par un inconnu, et tombe sur la 39 :

D'ailleurs, je me demande encore pourquoi on a arrêté et tondu les femmes qui ont été convaincues, ou soupçonnées, d'avoir fait l'amour avec des Allemands. Car c'est du racisme, et du pire. Avant guerre, on trouvait mauvais que les Allemands maltraitassent les femmes qui avaient fait l'amour avec des Juifs. Maintenant, on trouve bon de maltraiter les femmes qui ont fait l'amour avec des Allemands. Très exactement, c'est copier les nazis. C'est gober, tout cru, leur dogme du sang. Je trouve aussi que c'est placer le patriotisme un peu bas.

- tu permets que je le lise avant toi ce bouquin oublié ?
Il me permet. C'est un bon fils...
Mine de rien c'est un livre important qu'il m'a retrouvé là, un livre précieux, rare, remarquablement écrit.
En le lisant ce dimanche j'en ai patiemment recollé les pages arrachées qui menaçaient de s'envoler à jamais, risquant de rompre le fil de ce témoignage devenu introuvable (mais pourquoi diantre les livres essentiels ne sont plus réédités quand tant de m... sont publiées chaque année?) .
La force de ce livre tient aussi dans ces quelques mots du début de la préface : "Ce livre n'est pas un roman."

Mais qui était Jean-Pierre Abel ?

René Château, élève d'Alain au lycée Henri-IV, est admis à l'École normale supérieure. Ayant obtenu son agrégation de philosophie, il est nommé professeur au lycée de La Rochelle.
Homme de gauche proche de Gaston Bergery, membre de la Ligue française pour la défense des droits de l'homme et du citoyen, initié au Grand Orient de France, il est élu en 1936 député de Charente-Inférieure sous l'étiquette du Parti radical-socialiste Camille Pelletan.
En 1940, il vote les pleins pouvoirs à Philippe Pétain. Sous l'Occupation, il entre à L’Œuvre de Marcel Déat, puis il est nommé à la direction de La France socialiste, quotidien qui deviendra La France au travail, et où il dénonce, en 1942, le « rôle des trois internationales : la capitaliste, la bolchevique, la juive » et s’en prend particulièrement à cette dernière. Mais il s'éloigne de Déat auquel il reproche ses positions maximalistes et, en 1943, il est exclu du Rassemblement national populaire (RNP). Il se consacre dès lors à sa Ligue de la pensée française, qui regroupe des intellectuels pacifistes de gauche, certes pro-allemands, mais rebutés par la nazification du RNP.
Il est arrêté le 30 août 1944 pour faits de collaboration et détenu à l'Institut d'hygiène dentaire et de stomatologie pendant soixante-seize jours par les Francs-tireurs et partisans (FTP). Dès la libération, cet immeuble avait été réquisitionné par les Forces françaises de l'intérieur (FFI) et transformé en centre de détention pour collaborateurs. Château rédige le récit de sa propre détention, qu'il intitule L'Âge de Caïn et publie en 1947 sous le pseudonyme de Jean-Pierre Abel. Il y critique sévèrement les méthodes employées par les forces de la libération envers les détenus, s'attaquant à ce qu'il juge être de l'épuration « sauvage ».

Et oui... c'était un socialiste... un socialiste à la mode des années 30 mais chut... il ne faut pas le dire aux socialistes de 2017 !

Ce livre j'aurais aimé vous le recopier ici dans son intégralité tant tout de ce que j'ai pu y lire me semble important, tant il participe à notre devoir de mémoire.
Je me contenterai de ces deux extraits, en regrettant de faire l'impasse sur beaucoup d'autres tous aussi "méritables" :

Le petit Godard.

Mais L'Hévéder et Guichet n'étaient pas au bout de leurs émotions. Dix minutes après, les F.T.P. ont amené Godard. Godard c'était le jeune homme qui s'était jeté du second étage, la veille, parce qu'on le torturait trop. Il n'était pas bâti à chaux et à sable, comme la patronne du café ou la femme du mécanicien-dentiste, enfin cette espèce de démente dont je viens de parler. Il n'avait que vingt ans. Mais il avait appartenu à la L.V.F., le petit imbécile. Et les F.T.P. n'aimaient pas ça. Ils l'ont battu et torturé plusieurs fois, là-haut, au second étage, avec je ne sais quelle science chinoise. C'était trop pour ce petit Godard de vingt ans. A un moment sans doute, il n'a pu endurer plus, de tout son corps d'enfant qui souffrait, qui saignait. Il a voulu échapper, n'importe comment. Il s'est jeté à travers la fenêtre, emportant au passage du bois, des vitres. Et ils l'ont ramassé en bas, les jambes brisées. Un d'eux l'a rapporté dans la salle, sur son épaule. Et les jambes de Godard  lui pendaient dans le dos, comme des choses mortes. Ils l'ont jeté sur une paillasse, dans un coin. Il est resté là, toute la nuit. Et ce fut une drôle de nuit. Personne n'a pu dormir. Les prisonniers, jusqu'au matin, ont entendu le petit Godard qui avait voulu fuir la torture, et qui n'avait pas réussi. Il a souffert toute la nuit d'autres tortures, par ses jambes brisées. Il criait de douleur. Il appelait sa mère. Ou bien il râlait longuement, comme s'il allait mourir. Nul ne l'a soigné puisqu'il devait être fusillé au matin. C'eût été du temps perdu. Les F.T.P. parfois, en passant, le traitaient de salaud, et lui ordonnaient de se taire. Au matin donc, ils l'ont amené jusqu'au mur, sur un brancard. L'Hévéder et Guichet ont vu qu'ils essayaient de le mettre debout, de le faire tenir, tant bien que mal, en l'appuyant au mur, pour le fusiller selon les règles. Mais le petit Godard s'est aussitôt effondré, sur ses jambes brisées. Alors ils l'ont remis sur le brancard et l'ont tué dessus. C'est ainsi qu'il a fini de souffrir le petit Godard...


Le mal de haine

Paix, mon cœur, paix !... Le voici qui tressaute quand je raconte tout ça. Et je m'échauffe. Et je m'indigne. Pour un peu je ruminerais des rancunes, des rages, comme un Bernard*. Mais il ne faut pas. Il faut que je demeure en paix, tout au dedans. Il ne faut pas que j'attrape le mal de haine, à mon tour... Certes, c'est un mal qui se prend facilement, comme la grippe. Un homme, en général, le prend du coup, dès qu'il respire en face de lui, le souffle d'un autre homme qui hait. Les F.T.P. , par exemple, ont pour la plupart attrapé cette maladie des Allemands, dans les camps de concentration, à renifler le ricanement de la Gestapo. Et les Allemands, à ce que je crois, avaient pris le mal de haine à humer l'odeur de la misère qui leur a été infligée, après 1918. C'est un mal qui remonte, ainsi, d'un homme à l'autre, d'un peuple à l'autre, jusqu'à Caïn. On a pas encore découvert de sérum ni de pénicilline contre cette contagion. Et il n'y a que le thaumaturge à la croix et aux clous qui ait, dans la terre aux Juifs, inventé une recette contre la haine, voici deux mille ans. Mais le mal devait être le plus fort. Il est revenu. Il n'a pas fallu longtemps...
Pourtant, j'ai idée que chacun peut s'en guérir, s'il veut bien. Il n'y faut d'autre médecine qu'un peu de gymnastique interne, qu'une accoutumance à ne pas se concentrer, à ne pas se contracter, à ne pas se tordre, en soi, comme un ver coupé, et qu'une mémoire bien entraînée à ne conserver que de belles images, et qu'un amour résolu de ce qui est beau, de ce qui est haut. Voila la médecine. Et si vous m'en croyez, appliquez-la. Car la haine fait vraiment mal. Elle ronge la chair, elle ronge les pensées, elle ronge le repos des nuits, elle ronge jusqu'à la pulpe des jours, qui deviennent tout faibles, tout gris... Les F.T.P. ne le disaient pas. Mais je suis bien sûr qu'ils devaient souffrir. Ils ne savaient plus rire. Ou bien il leur fallait du vin, des filles. Je ne veux, contre eux, d'autre vengeance que réfléchir à tout le mal qu'ils se sont fait, en nous haïssant, comme s'ils s'étaient eux-même griffé le cœur et toutes les sources de joie, du dedans, avec des ongles sans repos...


*Responsable de la prison qu'était devenu l'institut dentaire de l'avenue de Choisy à la libération.












L'institut dentaire de l'avenue de Choisy.

4 commentaires:

  1. ça griffe le cœur comme il dit !

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    1. Oui c'est un livre assez fort. Et encore je n'ai choisi que des passages suffisamment courts pour être recopiés sur un blog.

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