mercredi 17 mai 2017

Rue Meynadier

Du temps pas si lointain où je faisais la quinzaine, je logeais dans une villa sur les hauteurs de Cannes. Une villa éloignée des déambulations bruyantes et démonstratives de la Croisette. Une villa avec un parc immense aux senteurs délicieusement exotiques, au calme à peine troublé par l'arrosage automatique, les cris des enfants jouant dans la piscine. Un rêve de retraité aisé en somme, qui n’espérerait plus rien qu'un rayon de soleil sur ses rhumatismes.
Mais comment résumer Cannes ? Peut-être en deux photos. N'y voyez pas de contradiction : dans les deux exemples choisis ça reste une affaire de fraîcheur.

Photos cliquables.


                                                Le marché Forville (janvier 2008).


                                           Le marché de la Croisette (mai 2007).

Et puis le soir, évitant les alentours encombrés du Palais, passant plus loin devant chez "Brun" (meilleure table pour les fruits de mer à Cannes), je remontais la rue Meynadier, cherchant, comme beaucoup de belles dames et de jeunes hommes bien mis, robes du soir, smoking et noeud papillon, mais pas un fifrelin dans la doublure du costume de location, la bonne formule, le menu "tout compris". De costume personnellement je n'avais pas besoin, c'était ma grande liberté.
Rue Meynadier chacun vient comme il est, s'assoit au petit bonheur la chance, un soir à côté d'une productrice sud-américaine gay venue avec ses protégées présenter un film pour la cause, le lendemain à la table d'un couple de restaurateurs Portugais enrichi dans la brandade de morue en banlieue parisienne qui s'offre un moment inoubliable, ou bien encore c'est cette jeune équipe allemande à la recherche du Graal avec un film hors compétition dans la catégorie "un certain regard" à laquelle il vous faut faire un peu de place. L'important dans la multitude nocturne étant de la trouver sa place, se restaurer enfin.
C'est sur une table de cette rue du vieux Cannes qu'un soir j'ai gribouillé, après avoir recommandé un blanc de Provence, ce billet qui traîne dans mes archives, mes impressions cannoises :

Ils sortaient du Palais. Deux jeunes hommes, deux jeunes femmes, robes de soirée, smoking et nœud-pap de location. Le film qu'ils venaient de voir avait pour titre "Mare Nostrum" ou quelque chose comme ça. Une histoire de migrants rejetés par la mer sur les côtes inhospitalières de la Sicile, aux portes de cette Europe-forteresse dont les dirigeants, se livrant à de navrants calculs, de honteux comptes d’apothicaires, s'interrogeaient sur la répartition du "fardeau". Un film bouleversant promis à de nombreuses variantes.
- Je suis bouleversée, fit l'une des jeunes femmes en s'asseyant sur une chaise en imitation rotin à la table d'un restaurant, qui se trouvait coincé entre un kebab et une crêperie, dont le menu proposait "moules farcies, daube provencale, 17euros ttc".
Un orchestre (ils étaient trois) de roumains nonchalants descendait la rue, jouant, fort bien d'ailleurs, sur leurs violons, leurs accordéons, les notes traînantes, dégoulinantes, sirupeuses du Parrain.
- nous sommes des salauds !
Elle était au bord des larmes, encore choquée de ce qu'elle venait de voir. Son voisin un rien profiteur lui caressait l'épaule qu'elle avait très dénudée. Les roumains déjà, sur un signal connu d'eux seuls, repartaient vers d'autres tables, vers le Suquet, sans une pièce, sans un regard.
- et nous en France ! Avec un gouvernement socialiste en plus ! Que faisons-nous devant tant d'injustice ?
Un Africain de 2m60 (il portait sur sa tête un empilement de chapeaux de paille, le festival cette année étant bizarrement très ensoleillé) arrivait à leur hauteur. Sur son avant-bras, en présentoir, il y avait une centaine de lunettes de soleil aux designs variés et, surtout, le dernier né de la technologie chinoise : une perche télescopique permettant de faire des selfies mais "de plus loin". Dans l'indifférence générale il se livra à une petite démonstration, peu convaincante il est vrai, puis d'un pas fatigué repris son chemin en s'interrogeant sur l'offre et la demande en côte d'Azur au mois de mai. Les blancs décidément étaient incroyablement compliqués.
Enfin le serveur vint à eux. Pensant bien faire la belle bouleversée écarta un peu sa chaise.
- ah non Madame ! Désolé mais vous ne pouvez pas faire ça !Tables et chaises doivent impérativement respecter cette limite.
Il désignait le caniveau central de cette rue étroite. A deux mains elle prit sa chaise et revint d'un mouvement brusque, qui fit joliment danser ses seins, dans les limites autorisées par la municipalité. Le serveur déposa alors devant eux quatre cartes plastifiées en précisant :
- nous n'avons plus de daube provençale.
Un roumain débonnaire sorti de nulle part, souriant, ventripotent, portant en bandoulière une sorte de clavecin sur lequel il jouait, fort bien d'ailleurs, les notes traînantes, dégoulinantes, sirupeuses du Parrain s'approchait d'eux. Elle posa les coudes sur la table, pris sa tête entre ses mains, éclata en sanglots.


6 commentaires:

  1. et bien la rue Meynadier, dans le 19 eme est beaucoup moins chic, siège du centre social de l'arrondissement, sa fréquentation est très diversifiée....
    celle de Cannes doit être beaucoup plus agréable, en tous les cas, un beau texte

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  2. Celle de Cannes est assez exubérante au mois de mai et d'une certaine façon très diversifiée aussi.
    Étrangement cette ambiance pleine de fausseté me manque un peu.

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    1. Jolies soles meunière sur la photo 2 !

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  3. Rue Meynadier... je connais bien. Pendant 20 ans j'ai passé mes vacances dans la villa de mon oncle sur l'ancienne route de Vallauris (en montant de la place du gaz comme disent les vieux Cannois). Maintenant ça n'est que burka et magasins halal. Même ma boulangère qui portait une croix a du l'enlever... Alors Cannes c'est fini pour moi.
    François

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    1. C'est un peu partout la même histoire hélas.
      La rue Meynadier, centrale et touristique, reste épargnée.

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    2. Comment votre boulangère a-t-elle du enlever sa croix ? Qui l'a obligée ?

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