3/20/2018

La fin des oiseaux




Hier au soir j'ai regardé un film remarquable, empreint d'une poésie devenue rare au cinéma, "Birdy" d'Alan Parker, sorti en 1985.
Le héros du film confraternise avec les oiseaux, rêve de voler comme eux, tombe amoureux d'une perruche* qui le lui rend bien, se vit oiseau et s'éloigne du genre humain à l’exception de son ami Al qui seul comprend sa folie douce, le protège comme un frère trop fragile.
La folie, la vraie, ils la trouveront au Vietnam là où le bruit des bombes et les pales des hélicoptères couvrent le chant des oiseaux, où les hommes se vautrent dans la boue et le sang et l’inaccessible ciel tout juste entraperçu au travers des flammes ; plus question de rêver.
Birdy en reviendra traumatisé et, dans un hôpital spécialisé, restera longtemps prostré dans l'attitude d'un oisillon blessé. Al fera tout pour le ramener à la vie, à ses rêves.

Ce matin ironique coïncidence, parcourant la blogosphère, je tombe sur ce billet de Didier Goux dans lequel il est encore question d'oiseaux. Mais, plus encore, c'est un article que je reproduis ci-dessous qui prolonge tristement le film d'hier soir. Il y est question de l'inexorable disparition des oiseaux, des campagnes qui deviendront totalement silencieuses avant vingt ans si rien est fait pour empêcher ce génocide dû à l'usage immodéré des pesticides, pesticides qui détruisent l'alimentation de base des oiseaux : les insectes.
A lire absolument en attendant, puisque c'est la mode, une journée des oiseaux.

*En fait un canari me dit-on.



Sciences

En quinze ans, le nombre d’oiseaux de plaines a baissé de plus de 30 %. Un déclin qui s’accélère ces dernières années.

MARIELLE COURT

ENVIRONNEMENT Faut-il redouter que nos campagnes deviennent bientôt silencieuses ? Aujourd’hui encore, on peut entendre l’alouette des champs, dont le chant est si mélodieux que la bataille pour la première marche du podium musical est constante avec son copain le rossignol. Et le coucou ? Sa réputation est certes douteuse, mais l’entendre nous enchante, c’est l’annonce du printemps. On peut aussi évoquer la linotte, la perdrix rouge ou grise, la caille des blés et tous les bruants qu’ils soient jaune, zizi, proyer, ortolan… Et encore le faucon crécerelle ou la pipit rousseline.

Or tous ces oiseaux qui sont à la campagne ce que la voiture est à la ville - le fond sonore - sont en train de disparaître. Et que l’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas là d’une projection pour dans vingt, trente ou cinquante ans, il ne s’agit pas d’une modélisation du futur dont on peut toujours espérer qu’elle sera fausse. Il s’agit d’un constat, de mesures réalisées sur le terrain. Un tiers des oiseaux des campagnes ont ainsi disparu en quinze ans. Plus ou moins vite, plus ou moins nombreux, leur déclin s’inscrit année après année, offrant désormais au silence une place de choix dans les campagnes françaises.

La part de responsabilité des pesticides et des insecticides

Cette observation est le fruit d’un travail minutieux et constant effectué sur tout le territoire par des ornithologues, amateurs et professionnels, qui dans le cadre du programme Stoc (Suivi temporel des oiseaux communs), vont tous les ans au même endroit et à la même époque recenser les oiseaux. Des précieuses données qui sont ensuite communiquées au Muséum national d’histoire naturelle et qui sont notamment recensées par Frédéric Jiguet, professeur au Muséum et coordinateur du programme Stoc. Ce recensement national se concentre sur quatre grandes familles d’oiseaux : les généralistes que l’on trouve partout, les spécialistes du milieu agricole, ceux des forêts et ceux des villes.

« La diminution des espèces est continue dans les milieux agricoles depuis les années 1990 », explique le scientifique. L’alouette des champs, la fauvette grisette ou le bruant ortolan ont par exemple perdu un individu sur trois en quinze ans. Pour la très symbolique alouette des champs la baisse est régulière, de 1 ou 2 % par an en France. « À un moment donné, dans les années 2000 on a cru à un ralentissement et puis c’est reparti et cela s’est même accentué en 2016 et 2017 », se désespère la naturaliste. Et si le constat est le même chez nos voisins, il n’est pas fait pour nous rassurer. Car ce suivi qui a commencé il y a dix-huit ans en France, existe en Grande-Bretagne ou en Suède depuis les années 1960. Et dans ces pays, sur près de cinquante ans, la tendance est tristement identique.

Ce déclin est inquiétant à plus d’un titre. Si ailleurs - en ville ou dans les forêts - la situation n’est pas mirobolante puisque là aussi les populations spécialistes déclinent, elle est moins préoccupante. Et les populations dites généralistes (pigeon ramier…) qui s’acclimatent à n’importe quel habitat, sont en augmentation.

Mais à la campagne, toutes les espèces sont concernées. « Aussi bien les espèces dites spécialistes - fréquentant prioritairement ce milieu - que les espèces dites généralistes - retrouvées dans tous les types d’habitats, agricoles ou non », précise le Muséum. « En 2018, de nombreuses régions de plaines céréalières ­pourraient connaître un printemps silencieux », rappellent les scientifiques, faisant référence au silent spring annoncé par l’écologue américaine Rachel Carson, il y a 55 ans à propos du DDT alors très largement utilisé. Dix ans plus tard la France en interdisait l’usage.

Dans les causes, les pesticides, et plus particulièrement les insecticides comme les néonicotinoïdes, ont une énorme part de responsabilité. Une étude allemande publiée dans la revue Nature à l’automne dernier a parfaitement montré l’effondrement du nombre d’insectes en Europe : le nombre d’insectes volant a diminué de 75 % en trente ans ! Ce qui se traduit mécaniquement par un effondrement de la nourriture disponible pour les oiseaux. Si les granivores s’en sortent un peu mieux, « le problème se pose de toute façon au printemps pour les oisillons qui sont tous nourris avec des insectes », rappelle le chercheur.

Si l’on connaît de mieux en mieux les causes de cette hécatombe, il reste à trouver les bonnes solutions. « Car il y en a », insiste Frédéric Jiguet. Mais elles ne sont pas toujours évidentes. « Pour éviter le lessivage des sols, la politique agricole commune demande qu’il n’y ait plus de sols nus en hiver, » rapporte Frédéric Jiguet. Les agriculteurs font donc pousser ce que l’on appelle un couvert végétal qu’ils vont détruire au printemps pour semer à nouveau. Cela veut donc dire une nouvelle utilisation de pesticides. Et c’est sans compter « que certains oiseaux telles les linottes ou les chardonnerets ne vont plus pouvoir se nourrir des graines perdues pendant la moisson ou des graines issues des plantes sauvages qui auraient poussé dans les champs », raconte le chercheur. « L’abandon des jachères est aussi un véritable problème », estime-t-il. Ces terres laissées aux mauvaises herbes pendant quelques années représentaient d’excellents refuges pour toute la biodiversité, insectes et oiseaux.

Se préoccuper de la biodiversité

« Il y a eu beaucoup de changement dans les techniques agricoles ces dernières années et cela correspond à l’effondrement de la biodiversité. Le problème c’est qu’aujourd’hui où il semble que ces grands bouleversements ont été abandonnés, le très fort déclin continue », s’inquiète Frédéric Jiguet. Et comment trouver des solutions pour un monde agricole qui est extrêmement contraint par des impératifs économiques ?

Frédéric Jiguet plaide pour l’arrêt des pesticides et le développement de l’agriculture biologique dès que c’est possible, mais des solutions locales, peu contraignantes, montrent aussi de très bons résultats. « On sait par exemple que l’alouette qui fait son nid caché dans les cultures a besoin d’un espace dégagé à côté pour pouvoir s’envoler et se poser. Dans les immenses champs céréaliers, il ne lui reste que les bordures. Au Royaume-Uni ils ont donc décidé de laisser des petits espaces vides au milieu des grandes cultures. C’est peu contraignant et ça a permis de multiplier les nids. » Les scientifiques se sont également rendu compte qu’installer des petites mangeoires avec des graines pour les oiseaux généralistes sert également les oiseaux des campagnes dès lors qu’ils se retrouvent dans des zones de cultures intensives où ils ne trouvent plus de quoi s’alimenter.

Il faut absolument que l’on se préoccupe de la biodiversité insiste le chercheur. Non seulement « elle est indispensable pour faire vivre les champs », mais elle a une forte dimension culturelle. Les oiseaux en sont le plus parfait exemple. Qui peut rêver de territoire où l’on n’entendrait plus que le croassement de quelques corbeaux, le roucoulement des pigeons ou des pies qui ­jacassent ?

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