4/09/2018

Chinatown




L'avenue d'Italie est une frontière. La passer c'est pénétrer un autre monde. Un monde fait de tours et de dalles offert aux courants d'air, un monde de villes souterraines aussi où, pour plus de réalisme et de dépaysement sans doute, règne une chaleur humide, moite, tropicale.
Avenue d'Ivry une fontaine Wallace repeinte en rouge témoigne que vous avez franchi la frontière, sans autre visa que celui de la curiosité.

Ma belle et moi contournâmes la place de l'Abbé Georges Hénocque et, par une rue sans charme, impersonnelle, nous vînmes nous heurter à cet axe autoroutier qui déchire le quartier jusqu'à la place d'Italie. C'est un parcours que nous connaissons bien, que nous parcourions souvent jadis quand nous habitions la rue du Sergent Bobillot : si une envie soudaine de nems, un remord de coriandre venaient à nous saisir, en deux enjambées s'offraient à nous toutes les spécialités viénamiènes. L'appel du ventre alors me faisait oublier ou ne pas voir la laideur de l'endroit, déstructuré, apocalyptique dans lequel il nous fallait nous rendre, et jamais je n'avais eu la curiosité d'explorer plus avant ce quartier. A vrai dire je crois qu'il me répulsait hier tout autant qu'aujourd’hui. Comment Michel Houellebecq a-t-il pu choisir pareil endroit pour y vivre ? Ça reste un mystère. Ou une explication.
A quoi pouvait bien ressembler ce morceau de Paris avant ? Avant que des architectes, des urbanistes, ne se livrent à un concours de massacre qui fait se demander aux passants ce que veut encore dire "avenue de Choisy, d'Ivry" dans ce triangle des horreurs ? L'oeuvre négationniste est si parfaite que l'on est tenté d'applaudir. Les criminels qui imaginèrent le plan sont sûrement morts depuis longtemps. Des gens venus d'ailleurs vivent depuis dans leurs aberrations, reconstituent dans le béton coulé à flots leur "chez eux", sans trop se poser de questions, ne font jamais les "une" des journaux. Ne comptez pas sur eux pour les éditions spéciales : ils ont inventé la poudre, certes, mais répugnent à s'en servir autrement qu'avec d'inoffensifs pétards le jour du nouvel an. Avec ferveur et obstination ils vouent un culte à la couleur rouge, la soie industrielle et une bouffe délectable. Pas plus. Ils ont reconstitué dans cette parcelle de France dont nous ne savons plus rien, un bout d'Asie, mineure et folklorique, inoffensive et conviviale.
Au retour, place de l'Abbé Hénocque, nous avons fait une pause dans notre pérégrination. Avec ses maisons basses, ses toits d'ardoises sur fond de ciel gris, elle respirait une douceur angevine. Un immeuble modeste avec une esquisse de pans de bois sur ses façades, une toiture et sa croupe normande, confirmait l'impression. Nous retrouvions la France familière, miraculeusement sauvegardées, toujours menacée.
Cet endroit a été préservé, on n'y a pas touché. Une main a dit : stop ! On arrête les con...
Le temps a manqué aux démolisseurs. Mais une question demeure :
Quelle sorte de gens a vécu de l'autre côté de la frontière ? Que sont-ils devenus ?
A quoi ressemblait Chinatown avant ?
Quelques photos :








7 commentaires:

  1. Voilà bien un quartier où je ne e suis jamais perdue, une seule fois un déjeuner avec une copine qui connaissait un établissement, délicieuse cuisine, mais trop loin de nos bases, nous n'avons rien à y faire, d'autant que les chinois sont à Belleville, mais pas encore trop déglinguée par des architectes tarés et qu'ils investissent petit à petit notre quartier, ce que je trouve très bien , c'est une population industrieuse, calme et plutôt agréable par rapport à d'autres , le peu que j'ai vu vers la place Masséna m'a donné un vertige et un sentiment d'horreur

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    1. Sentiment partagé.
      Pourtant des gens y vivent. Moi je ne pourrais pas.

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  2. J'ai connu ce quartier avant. Et la rue Bobillot où habitait un copain de régiment. C'était Paris. Juste Paris en France. Sans plus. Et sans moins.

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    1. Mais était-ce si lépreux qu'il a fallu tout raser ?
      Ça me rappelle la place des Fêtes...

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  3. Dans Wikipedia on trouve pas mal d’explications sur l’origine et la métamorphose du 13e arrt.

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    1. Je vais aller voir ça.
      Merci.

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    2. Vu.
      En effet ça devait être assez misérable.
      Mais ce n'était pas une raison pour faire ça.

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