4/20/2018

De la mort




Dans ce livre que je referme à regrets  et dont j'ai déjà parlé un peu plus bas, où le merveilleux côtoie le fantastique, parfois le cauchemar, il est difficile d'en extraire, sinon arbitrairement, un passage tant tout y est passionnant, riche et poétique.
Arbitrairement donc, en voici un dernier aperçu :

Presque tous manchots, borgnes, boîteux et béquillards. C'est à cloche-rêve qu'ils marchent dans la vie.
Chez eux, et selon eux, on ne disparaît que pour être immédiatement remplacé : réincarnation en permanence. Ils sont plus solidaires des morts que des vivants, et leur comportement en fait les héritiers des arcanes du plus lointain paganisme.
Le respect de la Mort par elle-même, comme la déférence due à la chose morte, leur échappe absolument. Mais ils s'écartent d'un agonisant, et évitent soigneusement le contact et même la proximité d'un mort «trop jeune», c'est-à-dire dont le décès remonte a moins de vingt-quatre heures.
L'un deux, un oriental, né à Mossoul, en Perse, m'expliqua les pratiques auxquelles une certaine secte se livrer dans son pays, afin de s'assurer des chances qu'avait un mort de rejoindre  la sphère des élus. On couche le cadavre à terre : entre ses dents, on place un morceau de pain. On amène un chien que le mort n'ait point connu. Si la Bête s'éloigne, le mort est maudit. Si elle le flaire, un temps de purgatoire lui est assigné, temps que ses proches peuvent écourter par des prières. Si le chien va jusqu'à monter sur le cadavre pour se saisir du morceau de pain, alors l'âme du défunt est en paradis, et cela donne lieu à de grandes réjouissances.
C'est vrai que les chiens - pas tous mais beaucoup - sont sensibles à certains effluves encore mystérieux.
Le dernier hiver emporta le Vieux Berger. Celui-ci avait quatre-vingt-quatre ans quand je l'ai connu. Grand et barbu, droit comme un arbre. Il avait su lire mais ne se souvenait plus : à quoi bon ? Par contre, il savait les noms de centaines d'étoiles, qu'il désignait sans jamais se tromper. Les étapes de sa vie étaient jalonnées par les disparitions de ses chiens successifs. Devenu biffin comme tout le monde, il portait avec soi la joie tranquille des patriarches. Une fois il me dit : dans les plaines de Beauce et de Perche, où pendant soixante et onze années j'ai mené paître mes troupeaux, il arrivait que la nuit mes chien hurlassent à la mort. Je savais alors qui, dans les hameaux proches, était malade ou très âgé, et je ne m'étonnais point du fait que mes chiens aient fait preuve d'un instinct prémonitoire jamais en défaut. Or, à quatre reprises, étagées sur de longues années, mes chiens ont hurlé alors qu'à plusieurs lieues à la ronde il n'existait, que je sache, quiconque en danger de mort immédiate. Chaque fois ce sont de jeunes gens qui ont péri, victimes d'accidents fortuits : un cheval qui s'emballe, un incendie de grange, un fardier qui bascule... et le berger ajouta : la Mort et le Néant, ça ne signifie pas la même chose... la mort est une force puissante, moins mauvaise qu'on ne croit. Elle s'annonce comme une amie aux gens qui n'ont pas peur d'elle. Quand  elle  s'abat quelque part, il lui faut faire son ouvrage, et tout de suite.
«Moi je ne puis plus m'étonner de rien. On apprend beaucoup, vous savez, entre la Terre et les étoiles...»

Jacques Yonnet
Rue des Maléfices

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