samedi, avril 07, 2018

Sylvain Tesson



L’islam modéré est du même registre que les banques populaires ou la musique militaire : c’est un oxymore.
S.T.


Extrait de l'interview de Sylvain Tesson accordée au Figaro Magazine (article réservé aux abonnés).

[...]
Quel est votre regard sur la France ?

La France m’intéresse géographiquement à cause de sa marqueterie spécifique. Je ne me lasse pas d’être étonné par le rapport ­proportionnel inversé entre la taille de son ­territoire - une tête d’épingle sur un planisphère - et l’épaisseur de l’attention qu’on a portée au moindre mètre carré de ce pays. Pas un arpent qui n’ait été peint par un artiste, chanté par un poète, étudié par un sociologue, aménagé par un géographe, envié par un conquérant, déconstruit par un philosophe, reconstruit par un historien… Un paysage de forêts, au nord du lac Baïkal, n’est pas moins beau esthétiquement, mais il n’aura intéressé provisoirement qu’une escouade de Russes au XVIIe, quelques braconniers de visons au XVIIIe, une poignée de cavaliers iakoutes au XIXe, et les pauvres zeks d’un goulag au XXe. Et aucun peintre, car l’huile gèle là-bas. ­Historiquement, la France me donne ­l’impression de souffrir du syndrome du scorpion. Malgré une volonté permanente d’unité politique et administrative, qu’elle émane de rois, d’empereurs ou de gouvernements ­républicains, elle est toujours traversée par la tentation d’en finir avec elle-même, de se jeter dans la guerre civile permanente (sociale, ­politique, sociologique, religieuse). Tendance qui finit toujours par être surmontée. Il y a toujours une Jeanne d’Arc ou un de Gaulle qui surgit de derrière les fagots. En cela, la France me fait penser aux grimpeurs qui ­s’approchent toujours au plus près du précipice. Comme l’écrit Jankélévitch : « L’homme brûle de faire ce qu’il redoute de plus. »

Voyez-vous une manifestation contemporaine de ce syndrome ?

Faut-il en parler ?

Oui.

Eh bien, je dirais : notre tolérance à accepter les discours et les actes de groupes revendiquant notre destruction.

Vous voulez parler des islamistes ?

Oui. Je suis frappé par l’état de surprise apparemment sincère de ceux qui ont semblé découvrir le concept de terreur islamiste avec le Bataclan ou Charlie Hebdo alors qu’il date de l’hégire ! Souvenons-nous des ravages et des razzias en Provence ou dans le Sud-Ouest au Moyen Age ! Au fond, ces attentats n’ont fait que réveiller la mémoire de gens qui dormaient et n’avaient pas lu le Coran. Ou n’avaient pas voyagé : quand je traversais à 20 ans l’Asie centrale à vélo, je voyais ces manifestations de haine et de violence terrifiantes au Pakistan et en Afghanistan. J’étais alors revenu avec l’espoir que jamais cette proposition sociologique, politique, psychique, administrative et religieuse ne puisse s’exprimer en France. Or, non seulement elle s’exprime, mais elle a déjà ­remporté des victoires. Par exemple sur le plan sémantique, où l’on utilise le terme de « radicaux » pour parler des djihadistes alors que le vrai terme devrait être celui d’« orthodoxes » car ils ne font que respecter ce qui est écrit dans le Coran, qui n’est certes pas un livre de développement personnel visant à amener les populations vers la compassion universelle, et dont des « extrémistes » dévoieraient le message… Pour rester dans la sémantique, comment, au pays de Voltaire, Ravachol et Charlie Hebdo, en est-on arrivé à mesurer ses propos pour critiquer une religion au motif que cela relèverait du racisme ? L’islam ne résume aucune race, aucun peuple, aucun pays. Il existe des musulmans ouïgours - donc chinois -, kirghizes, soudanais, maghrébins… Pas plus que critiquer Nietzsche fait de vous un germanophobe ou la pensée aristotélicienne un hellénophobe, dénoncer l’islam ne fait de vous un raciste.

Vous ne croyez pas du tout à l’existence d’un islam modéré ?

L’islam modéré est du même registre que les banques populaires ou la musique militaire : c’est un oxymore.

Que n’aimez-vous pas dans votre époque ?

L’inquiétante reconfiguration du monde. Scientifiquement, nous arrivons à réécrire le poème du réel : l’infiniment petit est manipulable à loisir (atome, génome, molécule). Mais cette possibilité scientifique de reconstruire les grandes structures du vivant se double d’une volonté de réécriture de ce qui appartient au patrimoine intellectuel et culturel : l’Histoire, les rapports humains, la place des femmes, etc. Succédant au pléistocène, au pliocène, au quaternaire, ce ­ « cybercène » marque la naissance d’une nouvelle ère de soumission à la machine. Or, si l’écroulement de notre vieux monde est bien étudié, personne n’est capable de ­décrire la voie que va prendre cette ère ­digitale. Pas même les idiots utiles de la ­cybernétique qui pullulent. Tout ce qui a été institué se dissout mais ce qui doit advenir n’est pas encore là. C’est vertigineux.

Pourquoi ne vous êtes-vous rendu qu’une seule fois aux Etats-Unis ?

Pourquoi aller là-bas puisqu’ils sont déjà là ? comme dirait Régis Debray. Ce pays qui s’est bâti sur un génocide (celui des Indiens) et un zoocide (celui des bisons) ne m’attire vraiment pas…[...]

7 commentaires:

  1. Bon, nul n'est prophète en son pays dit le proverbe. Son analyse est celle d'un voyageur qui tient à cette spécificité, comme on tient à un titre de docteur ou de professeur...
    On voit bien là, l'antagonisme freudien au père, l'écrivain Revel...

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    1. L'écrivain Revel...
      Que voulez-vous dire Barbara ?
      Son père spirituel ?
      Parce que son père biologique c'est le journaliste Philippe Tesson.

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  2. En effet, confuse je suis ! J'ai un peu mélangé le paternel du moine bouddhiste Mathieu Ricard...

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  3. Sylvain sera toujours Sylvain, le verbe rare mais haut et assumé...Je n'y vois rien de choquant

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