5/01/2018

Le désespoir est assis à côté de la tombe



Je vous mets au défi : ouvrez le livre d'Albert Caraco, "Bréviaire du Chaos", à n'importe quelle page, au début, au milieu, à la fin, essayez d'y trouver une seule note d'espoir, une raison de croire à demain, de justifier la procréation, une once d'optimisme, un peu d'oxygène pour échapper à la suffocation : vous n'y parviendrez pas. Noir c'est noir et c'est la mort, la mort toujours recommencée. Bréviaire du Chaos est le livre dépressif par excellence.
Il faut dire que l'auteur, comme beaucoup de ses contemporains, ressort anéanti de la dernière guerre, guerre qui avec la précédente signe la fin de la civilisation. S'il retarde son suicide, c'est uniquement par égard pour son père encore vivant.
Souvent je me dis que nous participons  d'un simulacre de ce qui fut avant le chaos.
Mais jugez-en plutôt avec ce passage presque paisible :

Nous sommes à la fin des temps et c'est pourquoi tout se dissout, notre avenir prélude en multipliant nos désordres, la leçon de l'Histoire est que le changement se paye et que le prix de la métamorphose est le plus élevé qui soit : or, nous nous métamorphosons et fût-ce en dépit de nous-mêmes, nous ne savons ce que nous devenons et les mots servant à nous définir, nous laissent en chemin. Les formes s'ouvrent et les contenus s'échappent, les poids et les mesures sont faussés, le jugement des hommes les plus avertis s'égare et le mauvais aloi triomphe impunément avec les imposteurs, qui l'accréditent. Nos langues dégénèrent et les plus belles se font laides, et les mieux entendues se font obscures, la poésie est morte la prose a le choix du chaos ou de la platitude. Les arts s'évanouirent voilà plusieurs générations et nos artistes les plus en renom ne semblent que d'immenses bateleurs, que le futur méprisera. Nous ne savons ni bâtir ni sculpter ni peindre, notre musique est une abomination, et c'est pourquoi nous restaurons les monuments anciens au lieu de les détruire et c'est pourquoi nous nous rendons conservateurs de tous les styles, double aveu d'impuissance.

Albert Caraco
Bréviaire du Chaos

8 commentaires:

  1. houlà ! pas joyeux ça, à ne pas lire le soir si on veut une nuit tranquille, ceci dit, je suis entrain de lire un Ph Kerr ( la paix des dupes ) et c'est pas joyeux non plus ! après avoir vu le défilé des chemises noires cet après Midi, je me dit que la vérité n'est pas loin

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    1. Pas joyeux du tout, non.
      Et encore ce passage n'est pas le plus noir, loin s'en faut.

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  2. J'ai du mal à comprendre qu'on puisse à la fois être désespéré et se donner la peine d'écrire des livres. Et surtout des livres désespérants.

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    1. C'est une forme de testament. Un testament désespéré.

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  3. Il mériterait sa carte au Parti Pessimiste.

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  4. Décidément, vous avez de bonne lectures, ces temps-ci !

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    1. C'est que j'ai deux très bons conseillers : vous et mon fils.

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Chacun peut ici donner libre cours à sa fantaisie.
A condition toutefois de rester dans les bornes habituelles, largement connues de tous.