6/26/2018

La lèpre (suite)




Par Gilles-William Goldnadel


Ainsi, pour notre président si savant qu'il en devient clinicien, les nationalismes montant en Europe avec leur traduction électorale, la colère populiste à l'endroit de l'immigration illégale et forcée relèveraient de la lèpre.

Pour répondre à cet Européen à la bonne franquette, cette métaphore médicale somatique principalement utilisée par les fascistes et les nazis («la lèpre rouge», «la lèpre juive»…) ne me paraît pas, au-delà du diagnostic hasardeux, d'un très bon goût olfactif.

Sans entrer profondément dans une histoire psychologique de la lèpre à travers les temps, la traque des lépreux, que l'on diabolise et dont on exagère la puissance contagieuse maléfique, l'enfermement dans une léproserie jusqu'à leur mort sur le bûcher ne me semble pas de très bon augure collectif, a priori venant d'un homme que je tiens pour intelligent autant que cultivé. Mais l'essentiel n'est pas dans ce procès en sorcellerie aux odeurs de fagots et de ragots, ni même dans les propos de Macron et de sa suite mais plutôt de la suite qu'a dans ses propos un président systématique.

Ainsi le président a attendu l'exaspération électorale populaire pour la taxer de lépreuse, mais il ne lui serait jamais venu à son esprit et encore moins à sa langue sélective d'évoquer une lèpre islamiste après des massacres sanglants ou une lèpre gauchiste après les violences des Blacks Blocks, des antifas ou les blocages illégaux et violents…

Car au-delà de la chronique hebdomadaire un peu futile qui voit s'enchaîner les propos et se déchaîner les polémiques médiatiques qui chassent les précédentes, un fait plus métapolitique et psychologique s'incruste dans l'esprit public: le président a la dent dure pour le pauvre mâle blanc et l'œil bienveillant pour l'Autre différent.

C'est ainsi au demeurant que je faisais remarquer la semaine passée que j'aurais au moins souhaité pour M. Erdogan le même traitement verbal de défaveur que celui réservé à M. Salvini.

Cette injuste et exaspérante sélectivité aux oreilles d'un certain petit peuple devenu vieux, taxé de lépreux et traité tel un gueux, s'est retrouvé cette semaine dans la manière inéquitable dont ont été traités publiquement deux jeunes insolents aux teints très différents. Le service très actif de communication présidentielle a publié avec empressement la belle manière ferme dont un petit bonhomme mal élevé qui l'avait appelé par son prénom abrégé avait été dûment rectifié. Déjà, et même si j'ai approuvé la juste réprimande paternelle encore que je l'aurais souhaitée moins publicitaire, mon esprit frondeur me fit gazouiller incontinent que j'eusse préféré des remontrances publiques à des mal-élevés plus élevés. C'est ainsi que j'aurais bien vu et entendu lors de sa dernière interview présidentielle M. Macron demander à M. Plenel de l'appeler par sa fonction plutôt que par son nom. J'y aurais vu, disons, plus de hardiesse.

Mais je n'étais pas arrivé au bout de ma gêne. Ma suspicion à constater chez l'auguste intéressé un courage et une indignation à sociologie variable aura connu son acmé en cette fin de semaine. C'était la fête de la musique à l'Élysée, et un jeune disc-jockey s'y est rendu en portant ce T-shirt: «fils d'immigrés, noir et pédé». On m'autorisera d'abord cette interrogation, relevant, il est vrai de la spéculation désormais scientifiquement indémontrable, mais je ne suis pas assuré de la qualité de l'accueil réservé à celui qui aurait porté ostensiblement sur sa poitrine: «Je suis Français depuis longtemps, blanc et hétérosexuel». Je n'exclus pas qu'il aurait été rangé au moins dans la léproserie morale du président et de sa suite distinguée. L'affaire a fait grand bruit bien au-delà de la fâcheuse sphère. Pour faire bonne mesure, l'émission Quotidien, pourtant ordinairement peu bégueule, s'est amusé avec espièglerie à reproduire la traduction des chansons interprétées sur le perron élyséen: «Ce soir, brûlons cette maison, brûlons-la complètement… je me suis fait sucer la bite et les boules... Il y a de la beuh partout». J'ignore si Marlène Schiappa entend l'anglais, mais je gagerais que pour le même texte incendiaire et vulgaire, un Tex à l'Élysée n'aurait pas fait long feu. Pour l'éteindre, la cellule élyséenne de communication a cru de bonne politique d'assumer pleinement l'événement en exhibant le président tendance et sa première dame entourés d'artistes noirs et travestis. L'idée était sans doute de revendiquer cette modernité provocante et rebelle et de moquer les ringards comme autant de lépreux. À titre personnel, je me moque autant des faux rebelles que des ringards grincheux, encore que je comprenne bien qu'on ne comprenne pas qu'on puisse invoquer sévèrement le mercredi le prestige de la fonction et le jeudi être autant dans le relâchement. Mais l'essentiel est ailleurs.

Le service de la communication présidentielle ne pourra pas faire diversion, car cette photographie assumée est hors du cadre de la réprobation de ceux qui se sont étonnés que le disc-jockey qui avait écrit la veille sur son site Facebook pour expliquer sa tenue: «Je sais ce que représente l'Élysée en termes d'oppression» n'ait pas autant été morigéné qu'un petit insolent ayant donné du Manu au président.

Et pour l'écrire plus chromatiquement, qu'il paraisse plus urgent de chapitrer publiquement un jeune mâle blanc insolent à la sexualité inconnue qu'un jeune mâle noir provocateur qui vante son homosexualité et sa couleur.

Mais cette différence de traitement sociologique, politique et, on le voit, ethnique n'est pas la marque rhétorique du seul président français.

Elle est en réalité dans l'ADN constitutif de la gauche progressiste pathologiquement anti-occidentale à laquelle il continue de vouloir appartenir pour les questions sociétales par un désir de positionnement électoral dont je ne suis plus sûr de la pertinence, comme par une inclination naturelle.

Voilà une gauche morale, traumatisée par la lèpre électorale, qui fait actuellement fond contre les fakes pour tenter d'interdire certains sites sur la Toile taxée de fachosphère.

Cette morale sélective aura atteint son apogée cette semaine aux États-Unis, puisque l'on sait à présent que les photographies utilisées pour émouvoir l'opinion à propos des enfants de migrants emprisonnés par l'administration Trump étaient en fait des fake news venus d'ailleurs, dûment instrumentalisés pour la bonne cause. Ainsi, la photo de la petite migrante mexicaine de 2 ans montrait en réalité une fillette hondurienne qui n'était en rien emprisonnée. Time en a fait sa Une en la mettant face à face, dans un photomontage sur fond rouge, la petite fille apeurée face à un Donald Trump immense avec la légende: «bienvenue en Amérique».

Un autre cliché à grand succès lacrymal montrait une vingtaine d'enfants derrière une grille, certains voulant tenter de la gravir, et a circulé pendant des jours comme une supposée photo de centres de détention pour mineurs à la frontière mexicaine. En réalité, il s'agissait d'une photo représentant des enfants palestiniens attendant la distribution de nourriture pendant le ramadan à Hébron…

Enfin, la troisième image, qui a fait le tour du monde, représentait un enfant en train de pleurer dans ce qui semblait être une cage… Il s'agissait en fait d'une mise en scène trompe-l'œil utilisée dans le cadre d'une manifestation contre la politique migratoire américaine. Bref, un fake d'un fake...

Résumons. Voilà une gauche morale, traumatisée par la lèpre électorale, qui fait actuellement fond contre les fakes pour tenter de discréditer voire d'interdire certains sites sur la Toile taxée de fachosphère. C'est dans ce cadre hautement déontologique que, lors d'une émission de France Culture consacrée aux fake news le 21 mars dernier, Pierre Haski, fondateur de Rue89 et actuel président de Reporters Sans Frontières, confessait benoîtement: «durant la campagne électorale française, j'ai participé à une opération de surveillance du Web qui était financée par l'Open Society fondation de Georges Soros, basée à Londres, qui a mis de gros moyens, c'était après les élections américaines. Ils voulaient voir ce qui se passerait, s'il y aurait le même type de phénomène qu'aux USA. Pendant six mois ils ont surveillé, analysé ce que les gens partageaient avec une société de marketing.»

Et voilà la même gauche morale qui vient de tolérer l'une des campagnes médiatiques les plus grossièrement mensongères que l'on puisse imaginer.

Et que croyez-vous qu'il se passe, le regret, voire la repentance?

Vous n'y êtes pas. Je vous défie de trouver le mot «fake» accolé à tous ces faux grossiers. C'est ainsi que l'Obs, exhibant l'une des photos menteuses, se contentait de reconnaître: «cette enfant n'a pas été séparée de ses parents. Sa photo reste un symbole.».

Voilà donc la manière dont le clergé médiatique confesse un fake sans le nommer: quand celui-ci convient, la fin justifie les plus mauvais moyens.

Voilà pourquoi il m'arrive de préférer la compagnie de mes lépreux, le soir, au doux son des crécelles.

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